Ce n’était pas des algues. Cette masse tourbillonnante d’un vert laiteux dominant la vue satellite du lac Skadar n’était pas une prolifération biologique. C’était de la poussière de roche.

Regardez de plus près l’image depuis l’espace. Vous voyez un vortex massif, un tourbillon géant de sédiments se déversant sur l’une des plus grandes étendues d’eau du sud de l’Europe. Ce n’est pas seulement une jolie séance de photos. C’est le résultat visuel de la collision de la géologie, de l’hydrologie et de la fonte des neiges hivernales à la frontière du Monténégro et de l’Albanie.

Comment les Alpes Dinariques transforment le lac Skadar en vortex

Le lac Skadar (ou Scutari pour certains, Shkodër pour les locaux) est un caméléon. Sa taille fluctue énormément. Selon la saison, il s’étend entre 140 et 520 miles carrés. Le niveau d’eau n’est pas statique ; il respire avec le climat.

Le lac se situe sur une fracture tectonique. Le Monténégro revendique environ les deux tiers du littoral et du côté ouest. L’Albanie détient la rive orientale. Mais l’eau elle-même ne se soucie pas des frontières. Il se soucie de la gravité.

L’alimentation principale de ce système est la rivière Morača, qui descend du nord-ouest. Mais la stratégie de sortie est complexe. Les rivières Bojana et Drin se jettent à l’extrémité est du lac. Ils acheminent tout vers la mer Adriatique, qui apparaît dans le cadre situé dans le coin inférieur gauche de l’imagerie satellite. Au sud, les Alpes Dinariques montent la garde. Haut, accidenté et rocheux.

Lorsque la fin de l’hiver se transforme en début du printemps, le manteau neigeux de ces montagnes fond. L’eau de fonte se précipite dans le lac, charriant des tonnes de calcaire et de dolomite. C’est une bombe à sédiments.

Puis le vent souffle.

Les courants de surface entrent en conflit avec le flux naturel des entrées et des sorties. L’eau se tord. Les particules de roche en suspension captent la lumière, donnant au lac une couleur vert laiteux. Un vortex se forme. Cela semble chaotique. C’est en fait une dynamique fluide en action.

Pourquoi le lac Skadar est une « cryptodépression » et une merveille karstique

Le lac est géologiquement étrange. C’est une « cryptodépression ». Qu’est-ce que cela signifie? La majeure partie du fond du lac se trouve sous le niveau de la mer, mais vous ne le sauriez pas si vous vous teniez sur les rives. Le paysage environnant cache la profondeur.

C’est aussi un paysage karstique. Ce terme vient des formations calcaires. Il y a des millions d’années, à l’époque cénozoïque, cette zone n’était pas un lac. C’était un système de grottes. Les rivières souterraines ont rongé la roche tendre. Le toit a fini par s’effondrer. L’eau remplissait les vides. Aujourd’hui, c’est le même calcaire érodable qui a formé les grottes qui tourbillonne à la surface.

Le lac est une « cryptodépression » car la majeure partie du fond du lac est sous l’eau, cachée par le relief ascendant des Alpes Dinariques.

Cette histoire d’origine explique les problèmes de clarté et les changements de couleur. Vous ne voyez pas de pollution. Vous voyez la terre elle-même, lentement emportée par les eaux.

Histoire, épaves et îles dans les brumes

Skadar est parsemée d’îles. Certains ne sont que de simples bosses à la surface de l’eau ; d’autres, comme Beška, hébergent l’histoire. Beška possède deux églises qui existent depuis 600 ans. Ils regardent le vortex se former et se dissoudre.

L’île de Grmožur est plus sombre. Là se profilent les ruines d’une forteresse du XIXème siècle. C’est un rappel que cette place a toujours été un terrain contesté.

Ensuite, il y a le Skanderbeg.

Ce bateau à vapeur n’a pas coulé naturellement. C’était une arme. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les forces italiennes s’emparèrent du navire alors qu’elles occupaient la Yougoslavie. En 1942, les partisans locaux le coulèrent pour le garder hors des mains de l’ennemi. L’épave repose près de la rive ouest.

Lorsque le niveau de l’eau baisse, la coque casse la surface. Un vaisseau fantôme surgissant des profondeurs. Lorsque les niveaux montent, comme c’est le cas au printemps, l’eau disparaît à nouveau. Disparu par la même eau qui apporte le vortex vert.

Le lac Skadar est-il un hotspot de biodiversité ?

Malgré le brassage de sédiments, le lac est vivant. Extrêmement vivant.

BirdLife International répertorie ici plus de 280 espèces d’oiseaux. C’est une escale essentielle et un lieu de nidification. Le pélican frisé (Pelecanus crispus ) y trouve refuge. Il en va de même pour les espèces endémiques qui n’existent nulle part ailleurs. Le statut protégé du Monténégro et de l’Albanie n’est pas qu’une simple formalité administrative. C’est une bouée de sauvetage pour la faune.

Mais ce sont les escargots qui sont la véritable histoire.

Une étude de 2013 a découvert environ 50 espèces d’escargots d’eau douce à Skadar. C’est plus que n’importe quel autre lac de la planète. Pourquoi? Le mélange unique de chimie de l’eau, de zones de profondeur et d’isolement a permis à ces petites créatures de diverger et de prospérer. C’est une expérience évolutive qui se déroule dans des eaux boueuses et tourbillonnantes.

La question non résolue de la clarté

Alors, la couleur verte est-elle un signe de problème ou est-ce simplement le lac qui fait ce qu’il fait ?

C’est les deux. La charge sédimentaire est naturelle. Les proliférations d’algues sont naturelles. L’impact humain est une couche variable au sommet. Mais en le regardant depuis l’espace, on ne voit pas les problèmes. Vous voyez le modèle.

Le vortex va s’estomper. Les sédiments vont se déposer. L’eau deviendra claire. Ou ce ne sera pas le cas.

Que se passe-t-il lorsque la neige cesse de tomber ? Que se passe-t-il lorsque le vent tombe ? Le lac demeure. Une cryptodépression qui cache des secrets dans ses os calcaires. Je nous regarde, je le regarde.

La photo capture un instant. La réalité est continue. Et c’est bien plus étrange qu’un simple flou de vert.